APPRENDRE A PARDONNER
L’actualité est trop souvent chargée de conflits nationaux, internationaux, religieux et politiques. Conflits qui témoignent d’un engrenage de vengeances, de surenchères de violences dont il est certainement plus difficile de se défaire si nous sommes impliqués, ou directement impactés par ces conflits.
Quelle capacité avons-nous de pardonner un génocide, un inceste, de la maltraitance répétée, un crime avec préméditation, le meurtre d’un enfant, le bombardement de populations civiles, un attentat, un vol, une dispute, une insulte, un mensonge, un oubli, une erreur, une faiblesse, une infidélité, un défaut, une maladresse … ?
Le pardon est bien plus une affaire de cœur et de courage que de morale ou de raisonnement.
Le pardon ne va pas de soi, il ne peut être que le fruit d’un cheminement, cheminement qui sera l’objet de cet exposé.
Afin d’aider l’humanité aujourd’hui et dans l’avenir, Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH affirme : « Si les hommes savent se pardonner, s’ils savent oublier le passé, les querelles de frontière s’atténueront, les guerres civiles diminueront, la guerre, expression cruelle de la haine, disparaîtra à jamais. »[1]
I- POURQUOI PARDONNER ?
Quel est le but recherché dans le pardon et qu’est-ce qui motive son recours ?
Ce qui le nécessite, c’est d’abord la souffrance vécue qui peut aller de la blessure à la sidération, du froissement de l’ego à l’effroi, du dommage à l’horreur, du personnel au collectif.
L’enjeu de sa contribution va différer selon le contexte.
Dans les situations les plus horribles, il s’agira tout d’abord de retrouver son humanité devant l’intolérable, l’impardonnable. Le bourreau est devenu un monstre et la victime considérée comme un être dépourvu de dignité, privé de toute considération.
D’après Paul Valadier (jésuite et philosophe), le pardon passe du domaine religieux à celui du politique[2] lorsque : « les abominations de tous genres qu’a connues le vingtième siècle et qui ne semblent pas épargner le siècle nouveau » posent la question : « comment surmonter le passé et ouvrir un avenir sans recourir à quelque chose comme un pardon, à tout le moins à une réconciliation ? » entre les peuples et les nations.
Le pardon entre alors dans le champ philosophique avec d’éminents penseurs contemporains comme Henri Bergson, Hannah Arendt, Vladimir Jankélévitch, Jacques Derrida, Paul Ricœur.
Paul Valadier conclut que « l’idée de pardon peut constituer au sein des sociétés humaines une sorte de « moteur de recherche » : grâce à lui, les hommes sont mis en demeure d’inventer des chemins originaux pour sortir d’un passé de mort et s’ouvrir à une vie commune réconciliée. »
Dans d’autres cas plus personnels, le besoin de sortir de cette spirale de la souffrance infligée à nous-mêmes et à nos semblables, va nous conduire sur le chemin du pardon, nous permettre de retrouver une paix intérieure.
En effet, qui peut être heureux avec un sentiment de rancœur dont la définition est : « État affectif durable fait d’une profonde amertume, de ressentiment, de haine, lié au souvenir d’une injustice ou d’une désillusion »[3] ?
Le choix du pardon est la possibilité de se libérer de ce lien néfaste qui perdure avec la ou les personnes qui nous ont blessé (e).
« Le pardon est le seul moyen de mettre fin à la haine »[4]
Le pardon n’est certes pas facile, mais la haine est si épuisante.
Si le pardon ne change pas le passé dans les faits, il en modifie le poids, il permet de mieux vivre dans le présent et assure un meilleur avenir.
Nous avons en mémoire des personnages marquants (la liste n’est pas exhaustive) dans leur capacité à pardonner, célèbres parce qu’ils n’ont pas cédé à ce sentiment de rancœur :
– Le Pape Jean- Paul II accorde son pardon immédiat le 13 mai 1981 à celui qui l’a atteint d’une balle, place Saint-Pierre. Plus tard, il lui rendra visite en prison.
– Nelson Mandela le 11 février 1990, après 27 ans, 6 mois et 6 jours d’emprisonnement, déclare son engagement pour la paix et la réconciliation avec la minorité blanche de l’Afrique du Sud.
– Antoine Leiris, journaliste, écrit une lettre : « Vous n’aurez pas ma haine » sur les réseaux sociaux après les attentats du 13 novembre 2015 en France, alors que son épouse et mère de leur enfant est morte au Bataclan. Cette lettre deviendra le symbole d’une résilience nationale.
Sommes-nous capables d’une telle résilience ?
II- LE PARDON, UN ACTE DE PLEINE HUMANITE
Nous ne sommes pas égaux face à cette démarche entreprise vers le pardon. Sa contribution va différer suivant le vécu et selon nos possibilités.
Le sujet en tous cas fait couler beaucoup d’encre et différents ouvrages le déclinent en plusieurs étapes, en précisant ce qu’il peut être, et ce qu’il n’est pas.
Nous inspirant de ces lectures [5], voici ce que nous pourrions en dire :
Le pardon est un acte de pleine conscience, qui n’engage que celui qui le décide.
Il doit s’entreprendre avec honnêteté vis à vis de soi-même d’abord : ce n’est pas l’expression d’un : « même pas mal ! » trop souvent utilisé pour masquer, enfouir notre ressenti, nos fêlures, notre fragilité, notre humiliation, la nature exacte de notre blessure.
Des murs dressés au départ face à l’agresseur, nous assurent une certaine protection, mais deviendront avec le temps et sans pardon, une prison.
Une introspection est nécessaire et doit qui plus est, demeurer bienveillante afin de ne pas générer une double peine : celle de se sentir coupable d’avoir été naïf, de ne pas s’être défendu, d’avoir provoqué ce qui est arrivé.
Le pardon n’est ni une obligation, ni de l’oubli.
L’usure du temps peut amoindrir la rancœur, mais ne remplace pas le pardon. Celui-ci demande de la volonté, de la détermination lorsqu’on a compris qu’en vouloir à quelqu’un lui permet seulement de continuer à nous faire mal.
Le pardon requiert également du courage car il n’est pas une expression de faiblesse. La tentation naturelle et répétitive de la vengeance doit être régulièrement maitrisée.
« Le pardon est le propre de l’homme courageux. »[6]
Il nécessite de la lucidité : il ne relève ni de la justice, ni de la tolérance, ni de la pitié.
Il n’est pas une recette miracle qui défera le mal accompli.
Il ne peut advenir sans patience, car il représente souvent un long processus. Le vouloir ne signifie pas forcément l’obtenir.
Dans cette démarche, chercher à comprendre ce qui a motivé son offenseur peut aider.
Enfin, le pardon doit intervenir avec discernement : il n’oblige ni à une réconciliation, ni même à une déclaration auprès des personnes concernées. On peut avoir pardonné à quelqu’un et choisir de ne plus le fréquenter, de ne plus rien avoir à faire avec lui.
Nous l’avons dit, le pardon peut-être le prodige permettant de retrouver une humanité qui semble avoir disparu, tant chez les bourreaux que chez les victimes et il devient dans certains cas historiques, un recours politique prenant son origine dans un contexte religieux.
En effet, le pardon est recommandé par nombre de religions et sur un plan plus personnel, il peut être considéré comme un chemin de paix intérieure.
III- COMMENT CHEMINER VERS LE PARDON ?
Dans la religion aumiste, l’accent est mis sur l’identification à la Conscience divine. Derrière cette enveloppe charnelle, au-delà de ce caractère, de cette personnalité, réside le Moi Suprême en nous-mêmes. Notre humanité est divine, et Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH nous indique :
« Pour mettre définitivement fin à la haine sous toutes ses formes, il faut avant tout rétablir son Unité avec le Dieu intérieur, présent en soi et en chacun » car « si l’on sent que l’autre est une partie de soi-même, comment pourrait-on durablement le haïr, le détester, vouloir sa mort ? »[7]
Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH a accordé lors d’un grand rituel, le Grand Pardon à l’humanité entière, pour lui permettre de couper avec les engrenages du passé qui l’enchaînaient à la haine.
Les hommes ont bénéficié de ce Grand Pardon afin que leur soit rendue la liberté d’entrer dans l’Âge de la Paix, de la fraternité appelé Âge d’Or.
Il nous dit : « L’Age d’Or n’est qu’un état mental à conquérir et qui demeure à la portée de tout un chacun. »[8]
Le Pardon à soi-même, régulièrement entretenu, nous permet d’aller de l’avant, d’oser se tromper, et repartir à nouveau, essayer encore, et autoriser l’autre à faire de même. Parce qu’il y a des faux pas, des chutes que nous aurons encore à nous pardonner.
« Ne demandez pas à Dieu d’avoir pitié de vous-même mais ayez tout simplement pitié de vous. »[9]
Il n’y a pas de paix sans pardon, mais le pardon selon l’Aumisme n’a pas pour seule fonction d’effacer des pensées et des actes négatifs que chacun pourrait reproduire à son gré !
Le pardon, en allégeant la conscience, donne l’énergie et la liberté de se transformer, de se remettre en route en évitant alors de toujours retomber dans les mêmes travers.
Notre capacité d’évolution est directement liée à notre capacité de pardonner.
Le pardon aux autres doit aller de pair avec le pardon à soi-même qui met fin à l’agressivité que l’on peut retourner contre soi.
L’Enseignement aumiste insiste sur le pardon à soi-même car la culpabilité empêche de trouver la paix en soi et de la communiquer aux autres.
Anatole France a écrit : « Il faut se pardonner beaucoup à soi-même pour s’habituer à pardonner beaucoup à autrui. »
« Le premier pas c’est le Pardon à soi-même pour éviter l’autopunition. Le deuxième pas, c’est se tourner vers ceux qui nous ont fait du mal, qui nous ont fait le plus de mal, en leur disant :
« Je te pardonne tout le mal accompli. Que la Lumière soit dans ton esprit, l’Amour Divin et la sérénité dans ton cœur. »[10]
Cette phrase peut être prononcée mentalement et sans même la présence de la personne à qui l’on s’adresse. Seule l’attitude mentale de réconciliation importe, en étant attentif aux effets qui s’en suivent…
« Il faut reprendre les mesures de chacun tous les jours, nous disait le fondateur de l’Aumisme, pour ne pas fixer son mental sur une situation ou sur un défaut chez lui. »
La Clé du Pardon à soi-même est préconisée p. 249 du livre La Révolution du monde des vivants et des morts, une fois par semaine maximum et une fois par mois minimum en précisant :
« Souviens-toi, de ce pardon à soi-même dépend ta destinée heureuse et lumineuse.»[11]
Pardonner, c’est semer et développer dans notre jardin intérieur les graines des pensées et des sentiments qui vont nous aider à sortir de cette spirale de la souffrance infligée à nous-mêmes et à nos semblables.
Pardonner peut rester un travail profane, mais peut aussi devenir un travail spirituel qui donne au but un caractère sacré, en amplifie les effets et les répercussions.
Cultiver l’esprit de réconciliation, c’est déjà admettre qu’il y a eu entente, conciliation, et que cet état doit être retrouvé : le sentiment d’unité avec le Tout, avec tout ce qui vit, le sentiment d’unité avec le Divin.
Au niveau individuel, Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH met en garde :
« Ne jugez personne comme étant votre ennemi mortel à vie, car sinon vous bloquez toute possibilité de changement en lui. »[12]
Les rancœurs et les souvenirs pesants alimentent en nous et projettent sur l’autre une énergie d’involution.
En étant conscients du moment présent, nous pouvons rectifier le tir et envoyer une pensée de bénédiction et d’amour vers celui qui a fait l’objet de notre agressivité, comme ceci :
« J’annule la pensée de haine émise contre Un tel et lui renvoie une pensée d’amour, de paix, d’harmonie et d’unité. Puisse son âme me pardonner et se réconcilier avec mon Dieu intérieur. »[13]
Ici encore, la pratique régulière est essentielle. Insistons sur le fait qu’il s’agit bien davantage de chercher à se transformer en allégeant sa conscience et en diffusant des pensées d’harmonie, que d’effacer des pensées et des actes machinalement pour les reproduire ensuite à loisir.
Il s’agit non pas de s’acharner à vouloir pardonner par notre seule volonté, manifestant notre supériorité sur l’autre, mais plutôt de s’ouvrir à la grâce de pardonner, de recevoir par abandon ce baume au cœur, abondamment, gratuitement, régulièrement de la Conscience divine qui est en nous et en chacun.
Notons également ici, pour tous ceux qui considèrent que l’évolution d’une âme impose plusieurs incarnations humaines, que la mort est un changement de forme et d’état : le pardon ne peut être seulement envisagé sur la durée d’une unique vie.
Le pardon à soi-même et aux autres peut aussi être accordé sur les vies passées en prononçant ces paroles sacrées entre toutes que l’on trouve dans la Doctrine de l’Aumisme :
« Je me pardonne le mal et les déviations accomplies dans l’ignorance et l’égarement momentané, de même que je pardonne à tous ceux qui ont fait partie de mon karma passé et que dans le présent je libère de tous liens et de tout asservissement face à ma personne. »[14]
Au niveau collectif, la méditation Aumiste pour tous, débute par la répétition de noms de Dieu invoqués dans les principales religions, se poursuit par des bénédictions dans les différentes dimensions de l’espace par expansion, puis sur les différents plans de conscience, et comporte le passage suivant que je vous propose de vivre :
« – Pour la transmutation des basses vibrations en hautes vibrations, des vibrations de haine en force d’amour. OM
- Bénédictions sur tous ceux qui nous aiment et nous comprennent et sur ceux qui pourraient ne pas nous aimer, ne pas nous comprendre. OM
- Bénédictions sur tous ceux qui nous ont rendu service. OM
- Pardonnons à tous ceux qui ont pu nous nuire. OM
- Bénissons ceux à qui nous aurions pu avoir nui nous-même, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement. OM »
Inlassablement, le Fondateur de la religion Aumiste a montré l’exemple du pardon des offenses, des ingratitudes et des trahisons. Il insufflait à chacun la force de se transformer.
Pour conclusion, nous écouterons un texte qu’Il a écrit après avoir eu connaissance d’actions malveillantes commises par des personnes qu’Il avait beaucoup aidées. C’est un poème qui s’adresse à l’humanité entière :
La colère du vent [15]
« Homme ou femme, si tu rencontres quelque part
Un être insensé qui se dit mon ennemi,
Ou qui simplement se comporte comme tel
Par ses propos et ses agissements,
Dis-lui qu’il est en moi
Et que je lui donne ma Paix.
Connu ou inconnu de mon mental,
Il est mon frère et je suis en lui.
Il devra donc cesser d’être son propre ennemi.
Quand un poing coléreux s’enfonce
Dans l’onde claire,
Celle-ci se déplace, puis reprend sa place
Le moment venu.
De même mon âme sans défense
Suit les mouvements imprimés
Par la furieuse force du vent.
Elle ne perd pas cependant sa noblesse,
Car elle vit dans un océan de béatitude.
Dis-lui avec amour,
Que ma compassion l’attend
Dans le sentier de la lumière,
Afin de l’aider, s’il en a le désir,
A manifester ce qui est déjà en lui,
Sans qu’il le sache :
La Paix de l’ETERNITE. »
V. SUMEDHYA
Diplômée de l’E.P.F.,
Diplômée en naturopathie et Hatha-Yoga
[1]Vers un Age d’Or d’Unité, p.178
[2] Paul Valadier Le pardon en politique dans Revue Projet 2004/4 (n° 281) p. 67 à 72
[3] CNRTL
[4] Vers un Age d’Or d’Unité, p.178
[5] Père Jean Montbourquette, Comment pardonner ? Bayard, Mars 2011
Anne Ducrocp, L’art de faire la paix au quotidien, Marabout
[6] Mahatma Gandhi, Lettres à l’Ashram 1937
[7] Vers un Age d’Or d’Unité, p. 186
[8] Périple d’un yogi et initié d’Occident, p. 145
[9] La Doctrine de l’Aumisme, p. 113
[10] Vers un Age d’Or d’Unité, p.177-178
[11] La Révolution du monde des vivants et des morts, p.256
[12] Vers un Age d’Or d’Unité, p.179
[13] Vers un Age d’Or d’Unité, p. 185
[14] La Doctrine de l’Aumisme, p.113
[15] Le Yoga de l’Amour dans la Force, p. 49