CULTIVER LA NON-VIOLENCE EN SOI-MEME
Les manifestations de grande violence à l’égard de populations civiles et sans défense ont été nombreuses et multiples ces dernières années, soulevant l’indignation, l’incompréhension, la colère, la tristesse, la peur. Afin de contribuer à y remédier, nous pouvons chercher à en connaître les causes. Mais nous nous intéresserons ici à une démarche introspective.
René Girard, anthropologue et philosophe qui a beaucoup écrit sur la violence, nous dit : « Quand on pense à la violence, on pense à l’agression, c’est-à-dire quelque chose d’extérieur contre soi-même, mais jamais par soi-même. »
Dans la religion aumiste, la transformation du monde environnant commence par une révolution individuelle et Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH nous enseigne que « Le premier champ de lutte pour un meilleur devenir est notre propre personnalité. » 1
« Cette prise de conscience, indique-t-Il, concerne non seulement les moralistes, mais l’humanité toute entière ; par-delà les notions de races, de classes sociales, de nations. Elle doit nécessairement nous amener à réduire l’écart existant généralement entre les paroles, les vœux pieux et les actes positifs, visant à la pacification des esprits et des cœurs. » 2
Au cours de cet exposé, nous évoquerons quelques pistes permettant de cultiver la non- violence en soi-même :
- Découvrir et comprendre les causes de notre propre violence
- Des solutions en soi-même
- Des solutions dans la relation à l’autre.
I – DECOUVRIR ET COMPRENDRE LES CAUSES DE NOTRE PROPRE VIOLENCE
Comme en ce qui concerne la violence, notre propension à analyser le caractère d’autrui pour mieux en percevoir les défauts, nous permet consciemment ou non, d’occulter les méandres et la complexité de notre propre personnalité. Notre attention est attirée par le monde extérieur et néglige de se porter sur la connaissance de nous-même. Cette connaissance de soi est pourtant indispensable à celui qui cherche à s’améliorer et qui espère une meilleure maîtrise de lui-même, tel le sportif de haut niveau passant au crible chacun de ses gestes afin d’améliorer ses performances.
Un bilan sincère et rigoureux peut seul, permettre de repérer les causes de notre propre souffrance : conflits intérieurs, mal-être physique, manque de confiance en soi, blessures antérieures, … et de comprendre les forces qui agissent en nous. Quels sont les moyens d’exploration de notre univers intérieur ?
Ils peuvent être considérés comme simples, car nous avons en permanence notre sujet d’exploration « sous la main », livré à notre regard intérieur :
- Observons nos pensées, nos réactions, nos sentiments, nos émotions,
- Pratiquons la méditation laissant la place au silence,
- Analysons nos rêves…
Ces moyens peuvent cependant s’avérer complexes si nous manquons d’attention, de vigilance, de courage moral face à ce qu’ils peuvent nous faire découvrir. Sans compter que certains souvenirs qui ont marqué l’inconscient, peuvent être très enfouis. Il est possible, le cas échéant de faire appel à l’expérience d’un psychanalyste averti.
Nous pouvons nous fixer des objectifs parmi les actes quotidiens, pour stimuler notre vigilance face à nos habitudes : calme et courtois au volant d’une voiture, lorsque nous sommes pressés par le temps, dans une file d’attente, en présence de tel individu…
Nous pouvons nous fixer des rendez-vous quotidiens (le soir au coucher), hebdomadaires (le dimanche matin) afin de procéder aux bilans nécessaires de notre évolution. La patience et la régularité procureront des résultats progressifs, lents peut-être, mais certains. Pour quels bénéfices ?
Sans exercer non plus de violence envers soi-même, la découverte et la compréhension bienveillante de nos peurs, de notre égoïsme, de notre orgueil ou de notre intolérance nous permettrons de considérer et de travailler les qualités diamétralement opposées. Là encore, patience et régularité sont les bienvenues. Le deuxième intérêt mais non le moindre, de cette connaissance de soi, est qu’elle nous donne la clé de compréhension de l’autre et du monde qui nous entoure. L’autre, comme un autre nous-même, est alors perçu avec davantage de finesse et surtout avec plus d’indulgence.
II – DES SOLUTIONS EN SOI-MÊME
Les émotions, nous le savons, nous jouent des tours, jaillissant de façon imprévisible pour celui qui ne s’observe pas. Provoquées par un événement inattendu, un souvenir récent ou lointain, alimentées par notre inconscient, les occasions sont nombreuses et peuvent nous inviter sournoisement à alimenter phobies et méfiance. Mauvaises conseillères, la colère, l’envie, la jalousie, la peur exagérée provoquent très souvent des manifestations de violence, envers nous-même ou envers autrui.
Il faut être fort pour être non-violent
La discipline du mental nous gardera de réactions hâtives sur les événements, sur l’actualité largement commentée par les médias, et amplifiée par l’imagination qui fait souvent voir le pire… Sur le modèle des arts martiaux, la non-violence relève d’une maîtrise de soi qui demande un travail de longue haleine, avec rigueur, discernement éclairé et bienveillant. Et cette vigilance devra s’exercer et s’étendre sur le champ de nos actions, comme sur celui de nos paroles, autant que sur nos pensées. En reconnaissant nos peurs, sans culpabilité, nous pourrons alors les exprimer, les verbaliser avant d’être agressifs, et exercer notre vigilance pour ne pas nous laisser « nourrir » de ces peurs.
Dans son livre : Mon grand-père était Gandhi, Arun Gandhi préconise : « Convertir l’énergie de sa colère en non-violence : en contrôlant la colère dès qu’elle apparaît pour s’arrêter et analyser la situation. La colère fournira alors l’énergie nécessaire pour résoudre les problèmes de façon non-violente.»
Sa Sainteté le Seigneur HAMSAH MANARAH nous indique dans le même sens : « Pour se libérer de la pression des émotions, il faut impérativement se détacher de soi- même, s’observer et s’analyser comme si l’on analysait une tierce personne. Cet exercice permet de calmer rapidement les vagues du mental, d’apaiser les cyclones émotionnels et de ramener chaque situation, chaque événement, à la juste proportion de l’ornière du chemin qui était devenue ravin imaginaire. » 3
Le livre « La Loi d’évolution des âmes » dont est extrait ce passage 4, propose des techniques et méditations précieuses facilitant :
- La maîtrise de l’imagination ;
- Le détachement de soi-même ;
- La libération du carcan émotionnel né du passé récent, proche et lointain ;
Préférant l’action à la réaction, nous pouvons différer les réponses à une agression ou un événement perçu comme tel, et les petits événements de tous les jours nous fournissent autant d’occasions de nous entraîner à maintenir notre calme. La patience est encore au rendez-vous : mieux vaut de petits progrès constants et durables que des coups d’éclats démonstratifs.
Une clé royale : le pardon
Le Fondateur de la religion Aumiste dont l’enseignement est toujours orienté sur les moyens pratiques d’évoluer et de construire un monde de paix, nous a livré à travers son exemple et son œuvre écrite, de nombreuses clés. Parmi ces clés, celle du pardon mérite une attention particulière. Il nous dit :
« Le Pardon est le seul moyen de mettre fin à la haine. » 5
Le pardon est une sortie d’engrenage, une porte à franchir pour permettre à l’autre de grandir en humanité, pour rendre à la victime la force de se relever, pour mettre fin au cycle infernal de la vengeance.
Le pardon n’efface pas l’acte commis, mais autorise chacune des parties à se libérer de la haine ou de la culpabilité, en restaurant la dignité d’être humain de chacun, en entamant un processus de reconstruction personnelle. Mais loin d’être une démarche implicite et spontanée, le pardon requiert un travail, une détermination et une force proportionnels au niveau de blessures infligées ou ressenties, sur une échelle individuelle propre à chacun.
Le premier pas, nous dit le Seigneur, c’est le Pardon à soi-même : « Ne demandez pas à DIEU d’avoir pitié de vous-même mais ayez tout simplement pitié de vous. » 6, car notre conscience peut rester implacable vis-à-vis de nous-même, longtemps après qu’un pardon nous ait été accordé par autrui.
Le 2ème pas, c’est le pardon aux autres, à ceux qui nous ont fait du mal. Afin de ne plus s’identifier à l’état de victime, ce n’est plus un pardon à soi-même, mais un pardon pour soi-même, qu’il faut accorder.
Dans les deux cas, l’on peut tirer avantage d’un changement de situation vécue, ressentie, apportant le baume de la sérénité et de la paix intérieure pour se libérer peu à peu. Dans les deux cas, il faudra avoir recours au pardon, à soi-même ou à l’autre et cette pratique 7 décrite en détails dans le livre « La Révolution du monde des vivants et des morts » est préconisée une fois par semaine maximum et une fois par mois minimum.
Hannah Arendt, philosophe d’origine allemande, affirme : ” Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible – à savoir défaire ce qui a été fait – et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin.” 8.
III – DES SOLUTIONS DANS LA RELATION A L’AUTRE
Chercher à comprendre l’autre
Comme nous l’avons dit, une meilleure connaissance de soi favorisera une meilleure compréhension de l’autre, qu’il soit proche ou lointain. C’est elle qui nous permettra de repérer les paroles et les actes engendrés par le stress, la peur de la personne qui nous agresse. Elle qui nous fera percevoir les besoins d’autrui, afin de mieux négocier l’issue d’une situation conflictuelle, de dialoguer afin d’éclaircir tout malentendu, tout doute, et de trouver un terrain d’entente.
L’expression : « L’enfer, c’est les autres » héritée de Jean-Paul Sartre, peut sous-entendre que le paradis serait peuplé d’individus calqués sur nos propres modes de pensées, ou bien ressemblerait à une île déserte. Mais l’auteur lui-même commente : « “ L’enfer c’est les autres ” a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes.» 9
L’autre est donc quelqu’un qui me renvoie à la relation que j’entretiens avec lui. Pour mon bonheur, l’autre doit donc être un autre moi-même que j’aime ou que je respecte. Car l’autre n’est pas un autre moi-même qui me ressemble, c’est un autre moi-même qui peut m’ouvrir à la diversité, qui peut m’enrichir et me permettre de devenir un autre, meilleur et plus vaste. L’intolérance nous apparaît alors comme la peur du vacillement de nos propres croyances. Le Seigneur HAMSAH MANARAH nous dit à ce sujet : « Si l’homme est foncièrement bon, il est sûr de lui, les opinions différentes de ceux qu’il rencontre ne devraient pas le troubler, créer en lui l’agitation, voire faire naître de l’agressivité. Une certitude intérieure véritable ne redoute pas l’analyse. » 10
En reconsidérant régulièrement notre point de vue et nos convictions, nous pouvons apprendre chaque jour à travers le dialogue et l’échange, et accepter les divergences d’opinion et de croyances, chacun étant détenteur d’une vérité, et non de la vérité. Rappelons que le seul dogme de l’Aumisme est « l’Unité des Visages de Dieu », source de tolérance entre les religions. Le Fondateur évoque aussi la tolérance des imperfections de ceux que nous côtoyons, recommandant d’admettre seulement trois défauts chez l’autre, afin de vivre en paix dans toute communauté :
« Les défauts apparents du manteau ne doivent pas faire oublier au Sage qui observe, qu’à l’arrière-plan, scintille encore et toujours la Conscience Divine. » 11
S’il est nécessaire de poser dans un premier temps des « interdits », induits par le terme même de non-violence, de repérer les expressions de violence, la médisance devenue sport national de nos politiques et humoristes, ne peut être passée sous silence. Elle figure parmi les gros morceaux les plus difficiles à éradiquer de nos habitudes. Victor Hugo, mieux que personne, avec humour et finesse, nous y invite dans ce poème (Le Mot) :
« Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Ecoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : ‘Me voilà ! je sors de la bouche d’un tel.’
Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel. »
De la non-violence à l’altruisme
Il s’agira enfin, dans cette liste non exhaustive, d’exercer notre vigilance sur les violences passives donc plus sournoises, discrètes, banalisées, qui sont celles de notre indifférence à la souffrance des autres, de notre manque d’attention, de notre absence de gratitude ou d’encouragements. Il est question ici, d’inciter à élargir la notion de non-violence à celle de l’altruisme. De trouver chaque jour des paroles qui réconfortent, qui rassurent, des actions qui soulagent, qui prennent soin, qui manifestent une attention particulière à l’ami, au parent, au voisin, au collègue, au commerçant, à l’étranger.
« L’humanité attend de toi que tu montres l’exemple de l’amour en action par la prière, le don de soi, le geste qui apaise toutes les douleurs. » 12
La méfiance se convertit en bienveillance. Bienveillance que l’on peut s’exercer quotidiennement à répandre, en pensée, sur nos proches, puis sur des personnes qui nous sont neutres, enfin sur les personnes à qui l’on doit pardonner.
« Puissent tous les êtres sensibles dans les dix directions de l’espace être libres d’inimitié. Puissent-ils être libres de malveillance, puissent-ils être débarrassés de la souffrance. Puissent-ils être heureux : au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest, au Nord-Ouest, au Sud-Est, au Nord-Est, au Sud-Ouest, au-dessus et au-dessous 13.» Nous élargissons, nous étendons, nous faisons rayonner progressivement cette bienveillance, transformant ainsi notre univers extérieur et intérieur.
Le baromètre du bonheur
De la même façon que les petites violences de tous les jours irriguent les grandes violences planétaires, la non-violence individuelle active, illustre l’adage : « Se transformer soi-même afin de mieux transformer le monde. » Et dans ce parcours du combattant, une question légitime se pose : notre amélioration intérieure nous rend-elle heureux ? Le détachement, le pardon, la joie, le rire, nous le savons, sont bénéfiques pour la santé et tous ceux qui sont durablement heureux, le sont pour avoir cherché le bonheur d’autrui.
Je terminerai donc, comme une promesse faite par tous les êtres de bonne volonté, par cet extrait de la Doctrine de l’Aumisme :
« La seule Voie qui importe
Et qui seule mène à la sérénité
Est celle du COMBATTANT MEDITANT
Et du MEDITANT COMBATTANT.
Aimons tous nos semblables,
Toutes les créatures visibles et invisibles,
Et prions le Divin de nous aider à SERVIR nos frères en humanité,
Ainsi que toute la nature.
Prions souvent,
Aimons beaucoup, sans rien attendre en retour.
Donnons de notre Cœur et de nous-même avec générosité,
Afin de contribuer à cette œuvre alchimique concernant le devenir de tous les êtres. » 14
V. Sumedhya
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1 Le Yoga de l’Amour dans la Force p. 39. Ed Albin Michel
2 Idem p. 40. Ed Albin Michel
3 La Loi d’évolution des âmes p. 427.
4 Idem p. 414 à 445
5 Vers un Age d’Or d’Unité p. 178. m
6 Doctrine de l’Aumisme p. 113.
7 La Révolution du Monde des vivants et des morts p.249
8 Hannah Arendt, Nature du totalitarisme, Payot, 1990
9 Sartre, Commentaire sur le CD Huis Clos, 1964
10 Le Yoga de la vie pratique, p.218 Ed Albin Michel
11 Le Flambeau d’Unité, p. 455
12 Une Loi pour détruire le Mal, p.193
13 Le Yoga de l’Amour dans la Force p. 59, Ed Albin Michel
14 La Doctrine de l’Aumisme, p. 313