Extrait de : “LE FLAMBEAU D’UNITE” de S. HAMSAH MANARAH
Chapitre VIII EFFACER LE MIROIR DU PASSE page 173
Récit pour les générations du temps présent
Il était une fois, une famille au niveau de vie élevé, le père était haut fonctionnaire, la mère était médecin des corps. De leur union naquirent deux garçons et deux filles et sur leurs rejetons, ils fondirent tous leurs espoirs. “La Terre avait bien évolué”, pensaient-ils tous deux. L’école se faisait désormais, pour qui le souhaitait, par télévision interposée. Il suffisait d’un branchement et d’une annuelle cotisation, pour s’éviter les tourments d’une vie d’enfer, dans les bouchons autoroutiers, ou bien les éventuels oublis des enfants, le soir, dans la cour d’une école désertée. Le père ne rentrait de son labeur que tard le soir, la mère voyait son dernier patient la nuit tombée et parfois était réveillée en sursaut pour une urgence, qu’il lui fallait assumer, au pied levé.
Les enfants, dans toute cette agitation, ne connurent de la vie que l’école de la télévision, dialoguant par écran sonore interposé, avec un lointain professeur, faisant un cours magistral sans savoir si ses studieux élèves l’écoutaient ou bien jouaient aux billes, ou bien se bagarraient pour de futiles questions. Pour peu qu’un dessin animé, qu’un western, qu’un feuilleton sur une autre chaîne intéressent les enfants, et les voilà oublieux de leurs devoirs, faisant l’école buissonnière en appuyant sur un bouton de télécommande. Les parents qui s’étaient ainsi épargné tout souci, durent bien vite déchanter.
Leurs deux fils et leurs filles étaient devenus tellement égoïstes que la souffrance des autres ne les touchait plus, si tant est qu’elle les ait touchés à un quelconque moment de leur existence. Ils passaient leur temps à se chamailler la précieuse commande de télévision. Chacun étant d’un âge différent souhaitait aux autres imposer son programme.
Pour remédier à cette guerre civile, au sein du foyer, les parents conciliants achetèrent à chacun une télévjsion personnelle. Très contents d’avoir eu gain de cause, les enfants s’enfermèrent chacun dans leur chambre, abonnés qu’ils étaient à leur programme de télévision. Ils en vinrent à parler comme dans les films, à être violents comme dans les films, amoureux comme dans les films et pervers, vicieux comme dans les films. C’est ainsi que la télévision enfanta quatre petits monstres, chacun tentant d’ assouvir sur les autres, ses instincts émoussés par la vision de films démoniaques. Ils ne sortaient que très peu de leur maison cossue. Les rares camarades qu’ils s’étaient faits dans le quartier étaient bien vite abandonnés, lorsqu’approchait l’heure du feuilleton préféré. Les rues se vidaient des cris d’enfants à l’approche du dessin animé de la journée.
La jeunesse complètement déboussolée arriva un jour sur les bancs de l’université. Tour à tour, les enfants du haut fonctionnaire et du médecin furent recalés, au motif de leurs nombreuses absences, pour cause de télévision. Certains étudiants, plus intelligents, avaient dans leur cartable ouvert de tout petits écrans de télévision, un écouteur dans l’oreille et le tour était joué. Le professeur avait beau s’époumoner, le jeune homme regardait en cachette le dernier film d’amour sauvage à la mode.
Cette société de la surconsommation d’images engendra une montée de la violence, de la débauche, des crimes et délits en tout genre. Les nouveaux métiers attirant la jeunesse en mal de héros, étaient ceux de gangsters, d’escrocs ou bien de policiers, de cow-boys, car très présents sur les écrans de télévision. Pour faire comme à la télé, certaines bandes de jeunes s’organisèrent, s’amusant à kidnapper des personnes innocentes à qui ils faisaient subir toutes les tortures raffinées vues à la télé.
Les gouvernants, pris de panique, tentèrent de limiter le temps de télévision pour les jeunes, mais les drogués d’images descendirent dans la rue et firent tomber le gouvernement. L’émeute provoquée par la volonté de faire la police des images, fut telle que l’on parla dans la presse de télérévolution. Le nouveau gouvernement voulant se concilier les générations montantes, décréta dans les Droits Fondamentaux de l’homme, la Liberté d’accès à l’image, quelle que soit la nature de cette dernière et l’âge des spectateurs. C’est ainsi que dès 5 ans sonnés, les petits, abandonnés à eux-mêmes, apprenaient par la télévision comment se pratiquent le viol d’une femme, la torture d’un homme qui refuse de parler, le vol de voiture et bien d’autres péchés, mettant sens dessus dessous la société.
Le père, haut fonctionnaire, ne reconnaissait plus ses enfants. Un jour le plus âgé de ses fils le gifla en pleine réunion de famille : le père venait d’éteindre la télévision retransmettant en direct le dernier concert de rock ! Le visage décomposé du père en disait long sur sa stupeur. Il comprit enfin ce que son désir de tranquillité, par rapport à ses enfants, avait généré comme catastrophe. Ouvrant les yeux sur la réalité de son foyer, il s’aperçut que ses enfants agissaient comme les héros des grands films ou comme les pires escrocs qu’ils avaient pris pour idoles. L’un d’eux s’était même acheté en cachette une mitraillette, pour faire comme le mercenaire.
Les policiers dans la rue, débordés, eux aussi programmés par le mythe de l’inspecteur de la télé, utilisèrent de plus en plus les brutales méthodes de leurs héros. La guerre civile passa du foyer familial au théâtre de la rue, du théâtre de 1a rue au cinéma du quartier : de quartier en quartier, la cité s’embrasa d’un seul coup. Le gouvernement démissionna, laissant la place aux directeurs de chaînes de télévision qui inventèrent, pour faire plaisir aux drogués d’images, le télé-gouvernement où les décisions se prenaient après consultation des téléspectateurs, invités à voter.
Les plus grandes querelles électorales tournèrent bien sûr autour des programmes de télévision. Les partis s’organisèrent, la guerre des chaînes faisait rage, chacune s’ingéniant à jeter le scandale et le discrédit sur la ou les concurrentes les mieux placées. L’assemblée des députés fut désormais élue par sondages télévisés interposés. Les Ministres pouvaient être démissionnés d’office, sur un simple coup de colère des téléspectateurs, mécontents du film programmé. De culture, il n’y en avait plus, l’anarchie télévisuelle avait gangrené tous les circuits électroniques de la société hyper médiatisée. Le comportement des enfants, des adolescents et des adultes était des plus stéréotypés. Les psychologues connaisseurs pouvaient marquer sur chacun de leurs gestes, la phrase désormais devenue sacrée et consacrée : “Vu à la télé”.
Les mécontents de cette dictature télévisée fondèrent alors le parti de libération des hommes drogués d’images. Ces écologistes d’un nouveau genre, tentèrent par la violence, de priver d’images les drogués de la télévision en sabotant les antennes, les satellites, en brouillant les retransmissions. La guerre de l’image déclarée se solda par un affrontement sanglant, entre une société médiatisée et les partisans d’une vie saine, sans image, d’un retour à la nature sans programmation télévisée.
Cette histoire, Mon frère, Ma soeur, te paraîtra en tout point aberrante. Tu te diras : “Cela n’a aucune chance d’exister un jour” et tu riras de Moi en pensant : “Quelle imagination !” Je te le dis en vérité, si tu n’es pas aveugle aux réalités de ton monde médiatisé, si tu sais voir la vérité en face, tu sauras que Je n’ai fait que grossir démesurément les traits de notre société actuelle. N’as-tu pas appris de l’histoire des hommes que la réalité dépassait souvent la fiction ?
Je préfère en cet Ouvrage, noircir volontairement le tableau du petit écran et des pervers effets, pour qu’un jour les hommes puissent se souvenir de cette rocambolesque histoire qu’ils avaient classée parmi les bons ou les mauvais films de science-fiction. N’oublie jamais, Mon frère, Ma soeur, que la télévision est le reflet de l’inconscient collectif de la planète Terre. Si vols, viols, escroqueries, violences en tout genre, trônent au sommaire du petit écran, c’est que l’humanité entière réclame son lot d’images d’horreurs au quotidien. D’habiles démons programmateurs, spécialistes du lavage de cerveau collectif, savent ce qu’ ils font en accoutumant les générations à ce mode de vie médiatisé à outrance.
La télévision dévorera-t-elle ses enfants ? Nul ne le sait mais si, en ce chapitre J’interviens, c’est qu’i1 est encore temps de contrôler le processus de programmation des enfants, par la télévision. Rassure-toi, pèlerin des temps modernes, Je ne pars pas en guerre contre le Dieu médiatique de l’image. J’attire simplement l’attention sur le juste milieu que la société et les gouvernants du futur devront trouver, entre une vie saine moralement et physiquement et une vie robotisée par la drogue quotidienne des mêmes images de haine et de violence.
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